Musée du Domaine départemental de Sceaux: Georges Michel, le père du paysage "moderne"
Le domaine de sceaux

Georges Michel

La passion du paysage

Georges Michel

Sommaire

Georges Michel

Georges Michel demeure encore aujourd’hui méconnu ; il le fut de son vivant et n’eut l’honneur d’une réhabilitation qu’au lendemain de sa mort, avant de sombrer à nouveau dans l’oubli. Né en 1763, il traverse les règnes de Louis XV et de Louis XVI, la période révolutionnaire et la Restauration, pour disparaître en 1843, quelques années avant la chute de la Monarchie de Juillet, à l’âge de 80 ans. Son nom apparaît dans les livrets des dernières expositions du XVIIIe siècle, sans que sa peinture ne retienne véritablement l’attention des amateurs.  

Georges Michel, Environs de Paris, XIXe siècle. INV. 37.2.73_VERSO. Photo Benoît Chain

Georges Michel, La Plaine Saint-Denis, XIXe siècle. INV. 37.1.38. Photo Pascal Lemaître.

Georges Michel, La Plaine Saint-Denis, vers 1830. INV. 37.1.39. Photo Pascal Lemaître.

Georges Michel, Le vieux moulin de Charenton, XIXe siècle. INV. 37.2.74. Photo Benoît Chain

Georges Michel, Paysage avec cavaliers, XIXe siècle. INV. 37.2.74.VERSO. Photo Benoît Chain.

Georges Michel, Environs de Paris, XIXe siècle. INV. 37.2.73. Photo Benoît Chain

Georges Michel, Plaine Saint-Denis, XIXe siècle. INV. 51.6.1. Photo Pascal Lemaître

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Son indépendance d’esprit, son goût pour la peinture hollandaise et pour ce que l’on pourrait appeler un paysage d’émotion -fruit d’une observation directe de la nature, dépourvu de sujet historique dominant, l’éloignent peu à peu de l’Académie, plus sensible aux compositions de Pierre-Henri de Valenciennes, en qui les contemporains voyaient la réincarnation de Poussin. Georges Michel meurt lorsque Corot, Courbet et Daubigny remportent de premiers succès. C’est par ailleurs la génération des peintres de l’Ecole de Barbizon qui s’intéressera d’abord à son travail, plus particulièrement Jules Dupré.

Incontestablement à l’avant-garde d’une nouvelle approche du paysage, qui aboutit, vers 1830, à la pratique du plein air, Georges Michel est un peintre qui retient sans mal l’attention. La précocité de sa carrière, ainsi que sa longévité, l’originalité de sa facture, en font l’artiste le plus intéressant de son époque et, comme le diront certains admirateurs, le « père du paysage moderne ». 

George Michel commence sa carrière en tant que professeur de dessin ce qui lui offre l’opportunité d’approcher d’utiles admirateurs, notamment le duc et la duchesse de Guiche, M. de Grammont-Voulgy ou encore Jean-Baptiste Roslin, baron d’Ivry, peintre amateur et soutien indéfectible de Michel -et à vrai dire, son unique acheteur pendant de nombreuses années. En qualité de professeur particulier, il accomplit les seuls voyages de son existence : il accompagne l’Intendant Grammont-Voulgy sur les bords du Rhin et les Guiche, en Suisse. Cette période d’escapades –qui se situerait entre 1783 et 1789- ne se renouvèlera pas : Georges Michel sera un peintre sédentaire, fidèle aux territoires de son enfance -la plaine de Saint-Denis-, comblé par les paysages de la Butte Montmartre ou les vues pittoresques des quais de Paris.

Copiste de tableaux hollandais

Georges Michel semble avoir assez rapidement convenablement gagné sa vie. En dehors des leçons de dessin qu’il donnait à ses quelques élèves, il aurait travaillé « pour Demarne et Swebach et pour d’autres peintres, qui payaient son aide », mais aussi pour Jean-Baptiste Le Brun, pour lequel il aurait exécuté « des copies de Ruisdaël, d’Hobbema, de Huysmans, de Rembrandt et d’autres maîtres des Pays-Bas ».

Sa carrière débute véritablement à la fin du XVIIIe siècle. En effet, en 1791, l’organisation du premier Salon libre -c’est-à-dire ouvert à tous les artistes et non seulement aux membres de l’Académie de peinture et de sculpture- lui donne l’occasion de présenter ses ouvrages au public et de les soumettre au jugement des critiques. Le peintre envoie trois tableaux. En ces temps troubles, les observateurs, peut-être déconcertés de voir d’épouvantables barbouilleurs mêlés aux peintres les plus habiles, se montrent peu diserts. L’envoi de Michel passe pratiquement inaperçu. L’auteur de l’Explication et critique impartiale expédie toutefois un commentaire aussi court que lapidaire : le premier tableau –« un marché aux chevaux » est jugé « faible » ; le second, « un peu sec » et le troisième « encore un peu sec ». Malgré le dédain des critiques, Michel expose à chaque Salon, jusqu’en 1798. 

Après quelques années sans participation, il reparaît entre 1806 et 1814, puis son nom disparaît définitivement des livrets. En 1813, le peintre tient, afin d’établir son fils -dernier de ses enfants encore vivants- « une boutique de curiosités, de meubles et de tableaux, rue de Cléry », sans pour autant abandonner les pinceaux. La mort de son fils interrompt cette activité mercantile, qui achève de brosser le portrait d’un homme singulier. Tout en continuant à donner des conseils au baron d’Ivry, Georges Michel multiplie alors les expéditions dans les environs de Paris, selon un rituel immuable.

 

Sites de prédilection et motifs récurrents

Quels étaient ses sites de prédilection ? Michel est l’un des premiers peintres à fréquenter la butte Montmartre, au point de recevoir de son vivant le surnom de « vieux peintre de Montmartre ». En 1863, le littérateur Charles Monselet associe son activité à l’histoire du lieu : « [Les principaux aspects assurément particuliers de Montmartre] ont eu leur peintre spécial dans Michel, un artiste peu connu, pauvre, bizarre, qui avait trouvé là sa campagne romaine (…). Dans les nouvelles dénominations des rues, j’aurais souhaité de voir la rue Michel, à Montmartre ».

Belleville, les collines de Clichy ou la plaine de Saint-Denis constitueront aussi ses lieux de prédilection. Le peintre se rendra parfois en Champagne et en Picardie, poursuivra son chemin jusqu’à Dunkerque –il existe quelques paysages de bord de mer, mais ne s’absentera jamais très longtemps d’Ile-de-France, rejoignant, au sud de Paris, la Butte aux Cailles et Gentilly ou, de l’autre côté, Argenteuil et Clignancourt.

La vue prise dans la plaine de Saint-Denis est l’un des trois tableaux du musée de l’Ile-de-France. Si comme bien souvent, cette œuvre n’est pas datée, ni signée, sa date d’exécution tournerait autour de 1825-1830, à un moment où l’artiste emploie une touche plus audacieuse. A gauche, les arbres et les buissons, inscrits dans la profondeur selon une légère oblique, occultent l’horizon ; ils s’opposent à la représentation du ciel, gris et légèrement menaçant. Dans le tiers inférieur du tableau, une alternance de zones sombres et claires donne la profondeur du paysage, au moyen de coups de pinceau assez vigoureux et spontanés. Une coulée plus lumineuse, étroite, matérialisant un chemin de terre ocre-gris, remonte de droite à gauche, passant entre les deux plus grands arbres où, semble évoluer une figure féminine « suivie » par son ombre portée. Des touches de peintures plus claires, apposées sur le tronc des arbres indiquent par ailleurs la source lumineuse. C’est un paysage ressenti, –une conception plus synthétique que descriptive du paysage : ce détail du relief du terrain et du feuillage des arbres atteste d’une certaine virtuosité et d’un incontestable coup d’œil.       

Michel pratique une peinture de sites qu’il élabore en atelier, en respectant plus ou moins la topographie et les notes lumineuses prises au vol pendant l’étude sur le motif. Sa veuve explique : « Rarement, il peignait d’après nature, mais il dessinait sur des petits carrés de papier les vues qui lui plaisaient ». Elle ajoute plus loin : « il a fait des centaines et puis des centaines de petits dessins grands comme le creux de la main, sur du papier à envelopper le tabac », mais aussi « de grands dessins sur du papier jaunâtre à envelopper les chandelles, et aussi sur du bleu ou du gris ». Elle rapporte enfin que son époux « disait que ces papiers-là buvaient le charbon et le fusain et donnaient les belles couleurs du velours à ses dessins ».

Sensier a classé les dessins de Michel en trois catégories : les grands dessins au crayon noir tendre, appliqués sur des feuilles de papier gris, qu’il considère comme croqués de souvenir des escapades à Montmartre, dans la plaine de Saint-Denis, dans les bois de Boulogne ou de Vincennes, de Verrières ou de Romainville ; les petits dessins sommairement tracés au crayon noir ou à la mine de plomb, qu’il juge comme pris sur le motif ; et enfin, « les dessins rehaussés de couleur à l’aquarelle ou au pastel (…), le plus souvent écrits à la plume d’une main précise et savante ». Le collectionneur semble marquer une préférence pour la seconde catégorie, pour ces « petits dessins rudimentaires » où Michel -à ses yeux- atteint le « grand art de Rembrandt » : ce n’est « qu’une expression sommaire, spontanée, mais c’est un cri du lieu », écrit-il avec justesse.

Georges Michel, redécouvert en père du « paysage moderne »

La redécouverte de Georges Michel s’opère alors que le peintre, très âgé, se retire peu à peu de la scène artistique. Associé hâtivement à la genèse de l’Ecole de Barbizon, Georges Michel ne fut sans doute remarqué que tardivement par Jules Dupré, pas avant 1835, à un moment où l’Ecole de Barbizon avait déjà pris son essor. Ses admirateurs ne manqueront pourtant pas de le présenter en aïeul influent, en Barbizonien avant l’heure, lui qui ne mit guère les pieds à Fontainebleau, en chef de file, lui qui travailla en solitaire. 

En 1841, Jules Dupré se porte toutefois acquéreur d’une partie des « études », « dessins », « peintures sur papier » et autres « dessins petits et grands » que Michel avait décidé de mettre en vente. Décédé deux ans plus tard, Georges Michel est inhumé au cimetière Montparnasse, dans une relative indifférence. Au mois de novembre 1846, le critique d’art Théophile Thoré (1807-1869) rédige une première notice biographique dans Le Constitutionnel, intitulée « Histoire de Michel, peintre excentrique ». Thoré livre un portrait parfois caricatural, déduisant ce qu’il nomme la « peinture sauvage » de l’artiste d’une vie résolument dissolue… Néanmoins, Thoré compare avantageusement le peintre français à trois maîtres hollandais : « …il brossait avec furie, nous dit-il, en quelques minutes, une étude d’un aspect extraordinaire, approchant souvent de Ruisdaël (1628/29-1682) pour le ton du ciel, de Huysmans (1633-1696) pour l’abondance de la touche dans les terrains, et même d’Hobbema (1638-1709) dans quelques dessous mystérieux, quand il rencontrait des arbres et des broussailles ».

Thoré ne connaissait visiblement pas bien l’œuvre de Georges Michel, puisqu’il pensait que sa production artistique ne rassemblait « guère que trois ou quatre paysages (…) assez terminés pour mériter le nom de tableau ». Mais il avait senti le peintre et ne doutait pas qu’il serait, un jour, estimé à sa juste valeur. En outre, le critique accroche, pour la première fois, l’un des tableaux du maître oublié dans une exposition organisée à Paris, en 1847, Boulevard Bonne-Nouvelle.

L'année suivante, Charles Blanc, directeur des Beaux-Arts, et Paul Lacroix (1806-1884), ami de Thoré connu sous le pseudonyme du bibliophile Jacob, lancent une souscription publique en faveur d’Anne-Marie Claudier-Vallier, veuve de l’artiste, qu’ils justifient dans une lettre au rédacteur du Journal des débats, rendant hommage au « Ruisdael français ». Les premières années de la décennie 1860 confirme une opinion de plus en plus partagée. En 1861, une nouvelle exposition, Boulevard des Italiens, avec 7  tableaux de Georges Michel, précède une notice biographique extrêmement bienveillante, publiée dans le catalogue de la collection particulière d’un admirateur. On peut y lire : « Michel recherchait les maîtres hollandais, et, parmi eux, aurait tenu sa place au nombre des meilleurs paysagistes. La postérité, plus équitable et plus clairvoyante, commence enfin à apprécier et à rendre justice à ce grand talent ; son ombre serait peut-être consolée si elle savait qu'aujourd’hui, Michel est surnommé le "Ruysdaël français".

L'oeuvre de Georges Michel

Georges Michel est aujourd’hui représenté dans les collections publiques de plusieurs musées français –notamment en province, et étrangers. La reconstitution de son œuvre demeure toutefois assez difficile. Michel ne signait ni ne datait ses tableaux, ne les nommait pas davantage, estimant, d’après sa veuve, que la peinture  devait plaire sans le secours d’un nom ou d’une étiquette, d’où la complexité d’un éventuel catalogue de l’œuvre. Georges Michel a composé des paysages rustiques, parfois peuplés de « vieilles bâtisses » et animés de discrètes petites figures ; il décrit des sites réels, observés. Le moulin -souvent montmartrois-, le chemin embourbé, labouré par les roues des voitures, les accidents de terrain, caractérisent ses compositions. Les ciels chargés et menaçants et, d’une manière générale, le déchaînement des éléments, font de Michel le précurseur du paysage romantique.

Même s’il est difficile de classer ses tableaux selon un ordre chronologique, quelques remarques sont possibles. Georges Michel peint finalement de rares sous-bois et, au contraire, des paysages parfois dépouillés. Son sujet, c’est incontestablement l’effet produit par le ciel chargé de nuages ; il affectionne surtout les clairs-obscurs fortement marqués, les violents contrastes d’ombre et de lumière. De moins en moins descriptive, la peinture de Michel est, notamment dans les dernières années de son activité, une peinture d’effets : toucher le spectateur, le bouleverser, produire une émotion forte.                     

Dans son Etude sur Georges Michel, Alfred Sensier distingue trois époques :

1 - Celle de la jeunesse, au cours de laquelle il s’applique à pasticher les petits maîtres néerlandais à la facture précise, succédant, dans cette veine, à son aîné Demarne. D’après Sensier, cette première époque rassemble surtout de précieux tableautins peints sur panneaux ou sur cuivre. (cf. Animaux à l’abreuvoir du Musée des Beaux-Arts de Nantes).

2 - Au cours de la seconde époque, l’artiste définit la structure de ses paysages : 2/3 de ciel –1/3 de terrain. Sa peinture devient plus grave : l’artiste fixe le genre pathétique de ses paysages et possède déjà des thèmes de prédilection : orages menaçants, pluie battante, tempête effroyable. Michel y révèle une matière picturale riche et variée. Sensier, qui apprécie la peinture inspirée de cette seconde époque, adresse à l’artiste le beau compliment d’être sorti « de la peinture de métier pour entrer dans l’art ».

3 - Dans la dernière partie de son activité –après 1830, les phénomènes météorologiques prédominent : paysage soumis aux bourrasques d’une tempête, ciel orageux, traits de pluie, terrains détrempés… L’artiste montre un véritable sens de la dramaturgie. A propos des paysages de la dernière époque, Sensier suggère une analogie très judicieuse entre peinture et musique, déclarant que Michel « dégage un sentiment très vif du paysage ; (…) une symphonie réelle des spectacles pathétiques de la nature »… liberté d’exécution, empâtements, contrastes de lumière animant l’œuvre, caractère mouvant du ciel, véritable protagonistes des paysages caractérisent cette période.    

De la seconde période, datent les tableaux du musée de l’Ile-de-France. Dans la vue de la plaine de Saint-Denis, le spectacle de la nature est concentré dans la représentation du ciel, qui occupe les 2/3 du tableau : une impression d’immensité, qu’accentuent les petites proportions du chasseur et de son chien, se dégage de l’ensemble. La manière est plus libre : Georges Michel travaille par empâtement dans les zones les plus éclairées alors que les zones sombres laissent par endroits apparaître la trame de la toile. La coulée lumineuse du terrain souligne, par contraste, la présence de l’homme et de son chien, dont les silhouettes, sommairement tracées, se fondent dans le paysage. La sérénité du premier plan contraste avec le tumulte à venir, l’orage qui se prépare, auquel fait écho les aplats de couleur vert foncé, presque noir, employé pour le feuillage des arbres. Dans cette zone très obscure, quelques coups de pinceau plus clair permettent de disposer la clôture et le pignon d’une maison.

Les mêmes caractéristiques se retrouvent dans la troisième vue de Saint-Denis du musée de l’Ile-de-France. 2/3 de ciel, 1/3 de terrain, un ciel menaçant, quelques figures perdues au milieu d’un paysage dépouillé, un chasseur, son chien et une paysanne ramenant ses bêtes à l’étable. La palette est toujours aussi restreinte : des ocre-jaune, des ocre-vert, pour rendre les différents plis du terrain, des gris-verts pour les lointains, des gris-bleu pour le ciel. Et le chemin, sinueux, comme une perspective fuyant vers l’intérieur du paysage. Le dessin des figures est ici plus précis, peut-être le fait d’un collaborateur 

 

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