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L’histoire des mousquetaires

Feuilleton du mois de

Comme tous les hauts lieux de l’Ancien Régime, le domaine de Sceaux fut assez régulièrement le théâtre d’une scène faisant aujourd’hui rêver : l’arrivée tonitruante et chamarrée, dans le fracas des attelages, des mousquetaires du roi.

Les mousquetaires étaient chargés de la protection rapprochée du monarque en extérieur, lors de ses déplacements, tandis que les gardes du corps veillaient sur lui à l’intérieur des bâtiments où il résidait. Soldats d’élite, les mousquetaires participaient également aux campagnes de guerre et notamment aux sièges. Il y avait deux compagnies de mousquetaires, la première compagnie, dite des mousquetaires gris, et la seconde, dite des mousquetaires noirs, dans les deux cas par référence à la robe de leurs chevaux. 

La première compagnie fut créée par Louis XIII en 1622, à partir de la garde personnelle de son père, dont les soldats étaient alors pourvus de carabines. Louis XIII les dota d’une arme plus puissante, le mousquet, d’où l’on tira le nom de mousquetaire. D’origine béarnaise, Henri IV s’était entouré d’hommes de confiance tous natifs du sud-ouest du pays. Cette circonstance historique explique l’origine gasconne des mousquetaires, origine qui, pour favoriser l’esprit de corps, fut presque une condition sine qua non de recrutement tout au long du xviie siècle.  Mais l’indocilité bien connue des mousquetaires, querelleurs et bravaches, fit que Mazarin, dès 1646, décida de dissoudre la compagnie. Soucieux d’efficacité – et surtout bien conscient des risques encourus par sa personne dans les tourments de la Fronde – le jeune Louis XIV reconstitua cette première compagnie dès 1657 (cent cinquante hommes).

La deuxième compagnie – dite aussi des mousquetaires du cardinal – vit le jour le 27 novembre 1626. Louis XIII l’avait souhaitée pour assurer, dans un climat politique instable, la protection de Richelieu. Les rivalités potentielles entre les deux compagnies ainsi créées, l’une associée au représentant le plus haut du pouvoir temporel (le roi) et l’autre au prélat le plus influent de France (Richelieu), constituaient une base romanesque qu’Alexandre Dumas ne pouvait manquer d’exploiter en 1844... Mazarin, devenu auprès de Louis XIV ce que Richelieu avait été pour Louis XIII, légua en 1660 sa compagnie au roi qui procéda à une réorganisation de l’ensemble des deux corps (1663) : les deux compagnies subsistèrent mais réunirent chacune deux cent cinquante hommes.

L’uniforme des mousquetaires de la 1ère compagnie était bleu (couleur de la monarchie française) et celui de la 2ème compagnie rouge (couleur de l’Église). La seule couleur rouge s’imposa à tous à partir du siège de Maastricht, en 1673. Quant à la célèbre soubreveste bleue, élégante casaque à quatre pans à laquelle se reconnaît le mousquetaire dans notre imaginaire collectif, elle n’apparut qu’en 1685, c’est-à-dire à la fin du règne de Louis XIV. Les héros d’Alexandre Dumas ne la portèrent donc jamais… Les deux compagnies ne se différenciaient que par la couleur des flammes surgissant entre les croix de fil d’argent bordées sur les pans de la soubreveste : rouge pour la 1ère compagnie, or pour la 2ème. Ces couleurs restèrent les mêmes tant que vécurent les deux compagnies de mousquetaires avec, bien sûr, les aménagements liés à l’évolution de la coupe des uniformes.

Par souci d’économie, Louis XVI dissout le corps des mousquetaires en 1775. Il fut reformé en 1789, dans un climat de grand péril pour la personne du roi, mais à nouveau supprimé en 1792. Louis XVIII le recréa le 6 juillet 1814 comme un marqueur, parmi d’autres, de la restauration de la monarchie française (la Restauration). Mais l’épisode des Cent-Jours, au cours duquel Napoléon tenta de reprendre le pouvoir, poussa le roi à réorganiser complètement l’armée française et, le 1er septembre 1815, il signa l’acte de dissolution – définitive – de ses mousquetaires.

Le vrai d’Artagnan

Le personnage de d’Artagnan, héros parmi les héros, n’est qu’une demi-fiction. Dumas lui donna en effet le nom d’un véritable capitaine-lieutenant (commandant) de la 1ère compagnie des mousquetaires. Au moment de la reconstitution de celle-ci par Louis XIV, en 1657, Philippe Julien Mancini Mazarin, neveu du cardinal, fut choisi pour en être le premier capitaine lieutenant. Mais le commandement effectif fut exercé par Charles de Batz de Castelmore, dit d’Artagnan, officieusement de 1658 à 1667, puis officiellement jusqu’à sa mort en 1673.

Le nom de d’Artagnan lui venait de sa mère (Françoise de Montesquiou-d’Artagnan). Né entre 1611 et 1615, il entra en 1644 chez les mousquetaires, peu après son frère Paul. Il participe alors à plusieurs opérations militaires dans le nord et le sud de la France. Au moment de la dissolution de la 1ère compagnie par Mazarin (1646), d’Artagnan se vit chargé de plusieurs missions de confiance par le cardinal (qu’il accompagna en Rhénanie, lors de l’exil volontaire du prélat, en 1651), puis par le roi. Devenu sous-lieutenant en 1658, puis capitaine-lieutenant de la 1ère compagnie des mousquetaires en 1667, comme il a été dit plus haut, il épousa en 1659 Anne Charlotte de Chanlecy, baronne de Sainte-Croix, dont il eut deux fils, mais dont il se sépara dès 1665.

Escortant Louis XIV lors de son déplacement à Saint-Jean-de-Luz (1660), où le roi devait épouser l’infante Marie-Thérèse, d’Artagnan est surtout resté célèbre pour avoir arrêté Nicolas Fouquet à Nantes en 1661, à l’instigation de Jean-Baptiste Colbert, futur seigneur de Sceaux (1671). Prodigue, ambitieux et peu discret, le surintendant avait inquiété le jeune roi qui le confia, après un procès historique, à la bonne garde de d’Artagnan. Celui-ci, pendant plusieurs années, dut suivre la route de l’exil et des geôles de Fouquet, jusqu’à l’abandonner dans la terrible forteresse de Pignerol où le prisonnier mourut en 1680. Le nom de d’Artagnan se trouve ainsi mêlé indirectement à celui d’un autre héros de roman à l’identité controversée, celui de « l’homme au masque de fer ».

Après avoir été gouverneur de Lille pendant quelques mois, en 1672, le plus célèbre des mousquetaires se lança dans la bataille, lors du siège de Maastricht, et y trouva la mort le 25 juin 1673.

Les trois autres mousquetaires immortalisés par Dumas existèrent également : Armand de Sillègue d’Athos d’Hauteville (1615-1645), Isaac de Portau (1617- ?) et Henri d’Aramitz (vers 1620-1655 ou 1674). Tous étaient originaires du Béarn et deux d’entre eux entretenaient des liens de parenté avec Jean Armand du Peyrer (1598-1672), comte des Trois-Villes, dit le comte de Tréville, capitaine des mousquetaires de 1634 à 1646, lui aussi rendu célèbre par le roman de Dumas.   

Des mousquetaires au château de Sceaux…

Sous le règne de Louis XIV, les mousquetaires étaient régulièrement à Sceaux, lorsque le roi s’y rendait pour assister à quelque fête, comme en 1683, à l’invitation du marquis de Seignelay, ou lorsqu’il y passait, pour dîner et dormir, sur la route qui reliait Versailles à Fontainebleau. La même halte se faisait au retour.   

Au petit matin du 29 décembre 1718, trois ans après la mort du Roi-Soleil, les mousquetaires se présentaient à Sceaux pour y accomplir une mission moins festive... Les agissements de l’intrépide duchesse du Maine les y avaient conduits. La princesse, ulcérée par le fait que le testament du feu roi Louis XIV ait été cassé au profit de son neveu, le duc d’Orléans, contre les enfants légitimés de France (dont était, au premier chef, le duc du Maine), avait en effet comploté avec l’Espagne et espérait que le pouvoir serait ainsi retiré manu militari à son cousin devenu régent. Le duc du Maine avait peu de part à cette fantaisie, mais il allait subir, avec toute la cour de Sceaux, le coup d’arrêt brutal ordonné par Philippe d’Orléans. Plus habituée aux fêtes nocturnes qu’aux manœuvres crypto-politiques, la duchesse du Maine avait failli et le complot était éventé…

Dans sa Chronique de la régence et du règne de Louis XV, Edmond Jean François Barbier (1689-1771) raconte en ces termes l’arrestation du duc du Maine à Sceaux (Paris, t. I, 1858, p. 26-27) : « La nuit du 28 au 29 décembre, qui étoit la nuit du jour des Innocents, c’est-à-dire le jeudi matin, les mousquetaires montèrent à cheval, un lieutenant des gardes du corps se transporta à Sceaux, accompagné de vingt gardes du Roi et de vingt mousquetaires, et à huit heures du matin il arrêta M. le duc du Maine, de la part du Roi. Ce prince alloit à la chasse, sa chaise étoit toute prête.

« M. de Trudaine, prévôt des marchands, et conseiller d’État, y étoit aussi pour mettre le scellé sur tous les papiers. Il lui témoigna le chagrin qu’il avoit d’être chargé d’une pareille commission. Le prince lui répondit qu’il aimoit mieux que ce fût lui qu’un autre.
« Le lieutenant, avec l’escorte, a conduit M. le duc du Maine à Doullens, entre Amiens et Arras, en Picardie.
« Le même jour, à la même heure, M. le marquis d’Ancenis, fils de M. le duc de Charost, capitaine des gardes du corps du Roi, a arrêté madame la duchesse du Maine, princesse du sang, dans une maison qu’elle louoit à Paris, avec pareille escorte. M. Fagon, conseiller au conseil royal des finances, y mit le scellé. On l’a conduite avec quelques pages et quelques femmes de chambre au château de Dijon.

(…) « Il est resté six mousquetaires à Sceaux (…) pour la sûreté des scellés. On a envoyé par lettres de cachet M. le prince de Dombes à Bourges, et M. le comte d’Eu à Gien, et mademoiselle du Maine a été mise dans un couvent [il s’agit des trois enfants du duc et de la duchesse]. C’est ainsi que toute cette famille, si chérie de Louis XIV, a été dispersée. »

Mais Philippe d’Orléans, ne voulant pas altérer par des rancœurs inutiles l’image de la famille royale au yeux de ses sujets, leva la sanction au bout de quelques mois et restitua prince et princesse dans leurs propriétés et dans leurs droits. Dès le mois de janvier 1720, le duc et la duchesse du Maine revenaient à Sceaux et les mousquetaires n’y parurent plus ensuite que pour y accompagner le roi Louis XV, en février 1745…
 

Dominique Brême, Directeur du musée du Domaine départemental de Sceaux

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